Bruno Duhamel, dans la case.. | Le voyage d’Abel

Une Case en plus vous propose de rentrer Dans la case d’un auteur de bande dessinée, qu’il soit scénariste, dessinateur ou encore coloriste. Dans la case, c’est simple, l’auteur choisit une case au sein de son dernier album, explique son choix et la décrypte pour vous.

Aujourd’hui, c’est au tour de Bruno Duhamel de nous faire entrer dans la case. Il a choisi une case du Voyage d’Abel, publié chez Grand Angle.

« Difficile d’extraire une case. J’ai tendance à ne réfléchir mon dessin que ce pour qu’il raconte. Le dessin en lui-même ne me semble pas souvent valoir le coup d’être observé à la loupe. Exercice d’autant plus difficile que je ne garde quasiment jamais mes recherches, ni les différentes étapes de mon travail. Je travaille dans un atelier de 4m2, et je ne peux pas garder les montagnes de croquis que génèrent chaque album. Du coup, je jette au fur et à mesure.

J’ai choisi une case de l’album Le Voyage d’Abel, réalisé sur un scénario d’Isabelle Sivan, et édité à 1000 exemplaires, sous le label Les Amaranthes, en 2014.
D’une part, parce qu’elle fait partie des rares pages pour lesquelles j’ai conservé les recherches, d’autre part, parce que l’album sera réédité en mars 2020, dans la collection Grand Angle des éditions Bamboo. C’est donc l’occasion d’en reparler, et de lui offrir une nouvelle vie.

La première étape est celle du découpage : un crayonné relativement sommaire, qui me permet de poser l’angle de vue, les bulles, les gestes et les décors. En général, je découpe la totalité de l’album de cette manière, afin de régler tous les détails de la narration. C’est de loin mon étape préférée (avec l’écriture depuis que j’écris mes propres histoires, ce qui n’est pas le cas ici). C’est l’étape durant laquelle je me raconte l’histoire. Je suis en totale immersion, au point d’avoir le sentiment de « vivre » avec mes personnages, comme lorsqu’on lit un très bon bouquin.

D’un certain point de vue, quand le découpage est fini, l’album l’est aussi. Le reste n’est qu’un travail d’enluminure, plus ou moins captivant (souvent très ennuyeux).

Ici, le lecteur découvre une étable, à l’ancienne, très éloignée de la technologie moderne, ce qui pose aussi le personnage d’Abel : un vieil agriculteur complètement dépassé, qui survit dans une ferme qui tombe en ruine.

L’idée qui me faisait rire, ici, c’était de voir Abel saluer le cul de ses vaches. Un vieux souvenir d’enfance. Dans ce type d’étable, on ne voit jamais la gueule des vaches. Seulement leurs culs. Avec la rigole en-dessous pour accueillir leur salutations distinguées. Il y a aussi cette vieille lampe de camping, qui laisse penser que le bonhomme est du genre économe : non seulement il n’a pas installé l’éléctricité dans l’étable, mais en plus, la lampe date des années 70.
Le lettrage est une typo informatique, temporaire, qui me permet de caler la taille des bulles, et qui sera remplacée in fine par un lettrage manuel (je déteste les typos informatiques, c’est très moche, très froid, beaucoup trop mécanique pour se fondre dans du dessin).

Particularité de cette case, elle fait partie des trois premières pages, sur lesquelles j’ai fixé les partis pris de l’ensemble de l’album. J’ai donc des recherches de couleur faites sur le découpage lui-même, alors qu’en général, la couleur ne vient qu’après l’encrage définitif. On voit que, d’entrée de jeu, je souhaitais partir sur une couleur « graphique », non réaliste, qui ne se préoccupe que des différents plans (intérieur/extérieur) et des lumières, sans se préoccuper des couleurs réelles (couleur de peau, des culs des vaches, etc). J’ai toujours adoré les couleurs de Morris sur Lucky Luke. J’adore ce type de parti pris. J’essaie juste de lui apporter un certain modelé, qui me permette d’y ajouter un peu de volume.

Détail important : avec la fameuse lampe se met en place l’idée que le blanc pourrait bien jouer un rôle. Ici, c’est très timide, mais l’idée va faire son chemin.

Bien entendu l’ensemble est fait à l’arrache : sur un crobard, inutile de s’attarder sur les détails. Le but ici était de fixer, avec la scénariste, l’ambiance de l’album. Sa tonalité.

Troisième étape, l’encrage. Ici, un encrage au pinceau, assez gras, pour avoir un résultat un peu « grossier », manuel. J’en ai bien entendu profité pour fignoler la couleur, histoire de présenter à la scénariste un rendu « définitif ». Et de pouvoir me faire moi-aussi une idée du résultat. Avec le lettrage manuel.

C’est à cette étape-là que nous nous sommes rendu compte, Isabelle et moi, que ça n’allait pas du tout. C’était trop doux. Trop mignon. Même si le regard qu’Isabelle porte sur ses personnages est tendre, il est aussi plus caustique, et son histoire est plus dure. Le visuel devait être plus brut, plus austère. Le problème venait à la fois de l’encrage et des couleurs. L’encrage était trop souple, trop liquide. Il fallait donc éliminer le pinceau, et revenir sur la plume, plus sèche. Quand aux couleurs, même simples, elles ne convenaient pas.

Je suis un amateur du noir et blanc, mais il présente un inconvénient : il est difficilement lisible pour le grand public. La couleur apporte un « confort » de lecture. Beaucoup de lecteurs prennent peur devant un album noir et blanc.

Malheureusement la couleur a aussi tendance à « noyer » le dessin, à étouffer le trait, et les contrastes. À atténuer les lumières. C’est particulièrement le cas lorsque la mise en couleur est très complexe. Dans le cas d’une peinture, ou d’une illustration, c’est souvent justifié. En bande dessinée, du fait de l’enchaînement de cases, et d’ambiances, ça donne souvent un résultat trop barriolé, trop compliqué, et parfois franchement mauvais goût.

J’ai donc cherché une solution intermédiaire, qui apporterait à la fois ce confort de lecture, et conserverait le trait. Je voulais un système qui renforcerait les lumières. C’est en cherchant cette alternative que l’idée d’utiliser le blanc comme une couleur à part entière a pointé le bout de son nez. La première idée fut de bosser sur un papier coloré, et de réhausser de blanc. Mais la plupart de ces papiers proposent des teintes qui ne me plaisaient pas. Parce que trop colorées. Je voulais partir sur un gris à peine teinté de bleu. Quelque chose de très sobre, limite austère. Presque cistercien, comme les vitraux de Soulages. Je voulais un résultat qui donnerait tout leur poids aux lumières.

J’ai donc repris l’encrage et les couleurs. Et cette fois le résultat m’a plu. Et à Isabelle aussi. Il a plus de « corps ».

D’ailleurs le personnage d’Abel apparaît plus charpenté lui-aussi. Moins maigrichon. Cerise sur le gâteau, ce rendu nous a permis de réfléchir à un parti pris auquel nous n’avions pas pensé au départ, mais qui collait parfaitement au scénario d’Isabelle : utiliser la couleur de manière ponctuelle, sur certaines cases, pour évoquer un changement de perception. Elle est devenue le vecteur d’une émotion particulière qui n’est transmise ni par le texte ni par le dessin.

Le scénario était écrit.
Le découpage était fait.
Le rendu final était fixé.
Il ne restait plus qu’à faire l’album…

Un grand merci à Bruno Duhamel qui a accepté de participer à la rubrique Dans la case. Et retrouvez la chronique de l’excellent Voyage d’Abel publié chez Grand Angle.



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