Luc Brunschwig nous raconte Le sourire du clown

Grocko et Clock sont deux vieux clowns quinquagénaires, qui n’ont jamais réellement connu le succès. Depuis des années, ils transportent, de villages en petites cités de banlieue, leur spectacle de rue, gagnant leur vie, vaille que vaille, menant pourtant toujours à bien la minuscule mais valeureuse mission qu’ils se sont fixée : apporter un peu de rire et d’émotion là où ils passent. Leur tournée les a menés jusqu’à la cité des Hauts-Vents, un labyrinthe de tours HLM, en marge d’une petite ville industrielle, où règne tristesse et mélancolie. C’est là que se termine le voyage des deux complices. Grocko est assassiné d’une balle dans la tête, tirée par une mère de famille sans histoire, dans un accès de folie, sous les yeux de son fils Djin, âgé de huit ans, qui suivait depuis peu le clown comme son ombre. Un an plus tard, Djin, sans père et privé de mère, revient à la cité des Hauts-Vents avec son oncle et sa tante. Profondément traumatisé par le crime de sa mère, il ne parle plus, son visage s’est figé. Il est totalement inexpressif, il semble ne plus rien ressentir, il est sans vie.

A l’occasion de ses 30 ans de bande dessinées, Luc Brunschwig vous propose de revenir sur les raisons de la création du Sourire du clown, sans doute le travail le plus controversé de l’auteur.

« Nous sommes à la mi-janvier 1990. Et pour la toute première fois je rencontre Laurent Hirn.

Oui, je sais, je vous ai déjà parlé de cet événement fondateur en évoquant le Pouvoir des Innocents et pourtant, c’est bel et bien ce même jour, alors que nous parlons de jungle vietnamienne, de décors new-yorkais et de politique humaniste, que Laurent me demande si Le Pouvoir est mon seul projet… ou si j’en ai d’autres ?

Je sens qu’il teste la bête qu’il a en face de lui… et qu’il veut voir ce que j’ai dans le ventre. Je lui parle donc d’une idée qui me trotte dans la tête depuis un moment. Une espèce de fable se déroulant en France, une petite ville indéterminée au début du 20e siècle, un coin assez pauvre où un curé ressemblant à un ogre, un type rude, un peu cruel et pervers (je pense que j’avais une espèce de Raspoutine en tête), capable de comprendre la psychologie de ses paroissiens d’un seul regard, en décryptant leurs mimiques, leurs façons de bouger, règne sur sa paroisse d’une main de fer. Il est à la tête d’une sorte de dictature consentie par des gens trop désespérés pour s’imaginer qu’il puisse y avoir mieux pour eux que ce type à demi fou qui les domine de sa cruauté et de son dieu tout puissant.

Et puis, j’imagine en face de lui un jeune clown. Pourquoi un clown … ? J’ai envie d’opposer à ce curé un personnage totalement indécryptable pour lui… un gamin qui a vécu un traumatisme tel qu’il est totalement muet et victime d’une paralysie faciale. Il ne s’exprime qu’en maquillant sur son visage les émotions qu’il ressent, ce qui le fait ressembler à un clown. Mais au quotidien, le visage du gamin n’exprime rien du tout.

C’est une page blanche que le curé n’arrive pas à déchiffrer ce qui le rend nerveux et inquiet. D’autant que le gamin est entré en résistance contre lui, car le traumatisme qui lui a paralysé le visage… c’est au curé qu’il le doit.

Laurent aime beaucoup l’idée. Il trouve intéressante cette étrange opposition du mal et du bien, un peu plus outrée que dans le Pouvoir des Innocents, mais avec deux figures fortes comme dans les contes. Il me dit que si personne ne travaille sur cette histoire à la fin du Pouvoir des Innocents, il serait heureux d’en être le dessinateur.

Je n’en reviens pas. Deux projets placés en une seule journée… et le début d’une fantastique aventure qui va bouleverser ma vie de fonds en combles.

10 ans se passent… nous sommes à deux doigts de terminer le Pouvoir des Innocents. On parle de l’avenir et Laurent me confirme qu’il se souvient très bien de mon histoire de clown et qu’il est toujours partant pour la réaliser. Je me re-repenche sur le récit. Avec un regard neuf.

10 ans viennent de s’écouler et je ne suis plus tout à fait le même homme. Il s’est passé énormément de choses durant ces 10 années. Je me suis découvert une passion pour les récits à forte connotation sociale, bien ancré dans une certaine réalité. Du coup, mon récit de clown prenant place dans une ville qui n’existe pas, au début du 20e siècle me parait complètement hors cadre… d’autant que pour une fois, je souhaite situer mon histoire en France, mais que pour le coup, je ne parle pas vraiment de la France et encore moins de ses réalités.

Tout ça me parait d’autant plus hors sol, que si j’ai pendant des décennies été plus intéressé par l’Amérique et ses mythologies, je connais de mieux en mieux mon pays et ses réalités (parfois parmi les plus inavouables). La femme qui partage ma vie est assistante sociale, travaille quotidiennement dans les quartiers les plus isolés et les plus chauds de Strasbourg. Elle me raconte chaque jour tout ce qu’elle voit… mais surtout, en 1994, le festival d’Audincourt m’a proposé de travailler sur un livre mémoire, une évocation des banlieues Peugeot, ces grands ensembles modernes, placés en dehors des villes, qui devaient accueillir la main d’œuvre travaillant pour le constructeur automobile dans les années 60.

On m’offre de rencontrer des familles qui vivent là depuis le début de ces banlieues… j’en côtoie une dizaine et je découvre leurs parcours, leurs anecdotes, mais surtout l’histoire structurelle de ces cités qui aujourd’hui font peur mais qui dans un premier temps ont été un formidable terreau de progrès social – des gens y découvraient tout le confort moderne (l’eau chaude, de grands volumes, une pièce par habitant…) – et d’intégration (les habitants français apprennent la langue aux habitants venus de Yougoslavie, du Portugal, d’Algérie…).

Je repense à mon idée de départ, d’installer mon récit dans un lieu de France en grande détresse… et je me dis qu’une de ces banlieues serait parfaite. Le Sourire du Clown naît donc de la fusion entre mon idée première d’opposition entre un curé dictatorial et un clown muet et inexpressif et de ce besoin viscéral d’inscrire mes récits dans un terreau social sinon crédible du moins qui amène du sens et de la réflexion.

Je repense tout dans cette optique-là. A cette époque, on parle beaucoup de la montée de l’Islamisme dans ces cités. Du coup, je me dis qu’il serait intéressant d’inverser la proposition. De montrer que la religion n’est qu’un prétexte pour assurer une domination sur une population et la manipuler. Que le christianisme peut très avantageusement remplacer l’Islam dans cette optique.

Je me dis aussi que le drame qui a fracturé la vie du jeune garçon muet pourrait venir s’écrire en lien direct avec l’histoire de ma banlieue… mais surtout, que l’idée du clown doit être prise de façon littérale.

De là, me vient l’idée de ce duo de clowns ambulants Grocko et Clock, deux types un peu minables mais qui croient à 2000% à leur minuscule mission d’apporter un peu de bon humeur dans un endroit d’où le rire semble banni et qui viennent déstabiliser (même modestement) le pouvoir du curé, provoquant sa colère et des réactions irrationnelles, qui provoqueront toute la dynamique du récit.

Cette histoire oscille entre un réalisme presque cru et un léger décalage dans la façon d’aborder ces banlieues, quelque chose de poétique et d’étrangement intemporel qui fait un peu penser aux films de Marcel Carné et Jacques Prévert.

Cela a pas mal déstabilisé les lecteurs, qui n’ont pas forcément tous compris pourquoi ce curé au milieu d’une banlieue et pas un Imam ? Pourquoi un clown plutôt que des jeunes délinquants ?  »

Une immense merci à Luc Brunschwig de nous avoir permis de retranscrire la genèse de la création du Sourire du Clown.

Retrouvez les articles précédents dans lesquelq Luc Brunschwig évope la création du Pouvoir des Innocents, la genèse de l’Esprit de Warren,et l’origine de Lloyd Singer.

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