Luc Brunschwig raconte Holmes

4 mai 1891, Sherlock Holmes disparaît aux Chutes de Reichenbach. Pour son frère, Mycroft Holmes, sa mort est le suicide déguisé d’un homme qui ne pouvait se résoudre à voir son cerveau détruit par la drogue. Mycroft tente de détruire toutes les preuves de la folie de son frère, pour cela, il envoi des hommes de main au 221 b Baker Street… Malgré les preuves apportées par Mycroft, Watson se refuse de croire à cette version des faits. Il se lance à travers l’Europe entière dans une incroyable enquête qui va tout lui révéler de l’histoire de Sherlock Holmes et de sa famille.

A l’occasion de ses 30 ans de bande dessinées, Luc Brunschwig vous propose de revenir sur les raisons de la création de Holmes.

Nous sommes en 1985… j’ai 18 ans… et je ne connais alors rien de Sherlock Holmes. Enfin… pas grand-chose : j’ai vu, quand j’avais 11 ans le film La Vie Privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder qui m’a durablement marqué (les 3 canaris morts, le Monstre du Loch Ness, les Nains qui se font passer pour des enfants et ce final merveilleux avec cette espionne allemande qui envoie un dernier message en morse à un Holmes qui ne semble pas insensible). Et c’est à peu près tout.

Je m’étais juré de m’intéresser plus avant à ce personnage et le moment semble enfin venu : j’ai pas mal de temps libre devant moi. De 18 à 20 ans, j’ai vécu une période un peu floue d’études que j’arrêtais inévitablement à Noël pour me retrouver dans ma chambre d’enfance à écrire ce qui seront les balbutiements de mes premiers scénarios. J’achète donc, puis je lis tous les romans et recueils écrits par Sir Arthur Conan Doyle concernant le personnage de Sherlock Holmes, et je me prends cet étonnant bonhomme au cerveau surgonflé, et au mauvais caractère, direct dans la figure.

A cela s’ajoute la sortie imminente d’un film sur sa jeunesse produit par Steven Spielberg et réalisé par Barry Levinson. Le film va sortir en France sous le titre : Le Secret de la Pyramide et tous les magazines de cinéma en parlent, à commencer par l’Ecran Fantastique, qui décide de compléter son dossier sur le métrage d’un second et copieux dossier sur les films et les romans apocryphes venus enrichir l’œuvre de Conan Doyle après sa mort.

C’est une mine de renseignements, dans laquelle je plonge la bave aux lèvres. J’y découvre des chefs d’œuvres cinématographiques comme Meurtre par Décret (un Sherlock Holmes essayant de mettre fin aux crimes de Jack l’Eventreur) ou Sherlock Holmes contre l’Orient Express (titre français absurde cachant un excellent film (The seven pourcent solution) et racontant comment Freud a guéri Holmes de son addiction à la Cocaïne) ainsi que quelques merveilles littéraires comme les livres du français René Reouven.

Tout cela ne fait qu’accroître mon amour et mon admiration pour Sherlock… au point de rêver de lui quasi toutes les nuits jusqu’à la sortie du film tant attendu (qui sera une petite déception).  

S’il faut trouver une raison à cette passion, sans doute faut-il se souvenir qu’à cette époque, j’étais un tout jeune adulte qui avait bien du mal à s’insérer dans son époque et à comprendre les interactions avec les jeunes de sa génération. Le monde qui m’entourait me laissait perplexe et vaguement effrayé, pour ne pas dire dans une totale et grande confusion. Or, ce monsieur Holmes était tout l’inverse : d’un seul regard, il semblait capable de donner sens à d’infimes signaux qu’il repérait sur ses interlocuteurs. Une espèce de décrypteur universel de la société et des êtres humains qui la composent, là, où moi, j’étais bien incapable de la moindre déduction pertinente. Vraiment un type admirable. Que j’enviais secrètement.

Confusément, je me disais qu’un jour, si j’en avais la possibilité et (enfin) le talent, j’aimerai bien écrire une histoire sur Sherlock Holmes… J’ai commencé tranquillement à y réfléchir, mais très vite, j’ai réalisé que la déduction selon Sherlock Holmes réclamait tant de finesse et une connaissance si pléthorique des codes (nombreux) de l’Angleterre Victorienne, que jamais je ne serai à la hauteur du sujet. Je m’étais finalement dit qu’une histoire autour de Watson serait sans doute beaucoup plus abordable pour moi… Un Watson privé de son ami et travaillant à essayer de se montrer digne de lui… ? Là, encore, j’ai commencé tout doucement à y réfléchir…

Puis, j’ai cessé d’y penser (sans doute convaincu que ça restait trop éloigné de mes maigres compétences) et les années ont passé.

31 décembre 2000… soit 15 années plus tard. Cecil, le dessinateur du Réseau Bombyce, qui est devenu un ami très proche, est venu passer le réveillon avec nous à Strasbourg. Nous sommes dans la cuisine, en train d’émincer des poireaux, quand soudain, le bougre lâche une phrase qui va bouleverser nos vies à tous les deux : « Sherlock Holmes, ça te parle ? ».

Direct, je lui raconte tout ce que je viens de vous expliquer sur l’année de mes 18 ans et ma rencontre quasi charnelle avec le détective de Baker Street. Cecil m’avoue alors son envie de travailler sur le personnage. Je lui avoue mon désir d’écrire un jour sur le bonhomme, ainsi que ma crainte de ne pas être à la hauteur de notre héros. Je lui explique que j’avais pensé un temps écrire sur Watson… il me rétorque que Watson est un personnage horriblement maltraité par le cinéma, qui en a fait une sorte de Oliver Hardy, un petit gros rigolo qui a constamment l’air stupide face à la pertinence de son ami et colocataire. Watson est en fait un bel homme, athlétique et pertinent dans ses remarques, qui est juste décontenancé par un esprit véritablement supérieur et déroutant. Il y a des tas de choses intéressantes à dire sur Watson, qui n’ont jamais été dites.

Crayonné de Watson par Cecil

De fil en aiguille, on décide de réhabiliter Watson et d’en faire le héros de notre histoire… mais que va-t-on raconter ? Ça, c’est la grande question indispensable pour se lancer dans ce genre d’aventure ultra casse gueule.

Me vient alors une idée. Une idée sans doute, un poil, ambitieuse. Et si, au lieu de raconter une histoire « à la Sherlock Holmes », on racontait « l’histoire même de Sherlock Holmes » ? Car si, de Sherlock, on sait ce qu’il est : génial, impatient, drogué, bordélique, excentrique, intransigeant (avec les autres mais surtout avec lui-même), phallocrate, portant une épaisse armure pour garder à distance ses sentiments, déplaisant parfois… on ne sait pratiquement rien des raisons qui l’on amené à être tout cela ?

En fait, on ne sait quasiment rien de sa vie passée sur laquelle il ne s’exprime qu’à de très rares occasions : on sait juste qu’il a des parents vivants (qu’il ne présentera jamais à Watson), un frère (Mycroft) aussi génial que lui et qui occupe une haute fonction dans le gouvernement britannique et une lointaine parenté avec un peintre français (Horace Vernet) qui a travaillé sur une série de tableaux représentant des batailles napoléoniennes.

Et du coup, si on essayait de raconter « ce qui a construit » la légende, de découvrir comment un garçon, issu de la bonne société britannique, se toque de devenir un détective consultant, alors que son esprit, vif et pertinent, aurait dû lui permettre d’accéder aux mêmes fonctions prestigieuses que son frère aîné ? Qu’est ce qui a provoqué cette rupture et a conduit à ce besoin de contrarier les plans que sa famille avait dus établir pour lui ?

Et si on allait plus loin encore ? Et si au lieu de faire de l’Angleterre Victorienne un vague décor en fond d’histoire, on essayait de voir comment la famille Holmes, et Sherlock lui-même, vivaient leur implication dans une société en pleine mutation politique et sociologique, alors que le capitalisme et le patriarcat étaient de plus en plus violemment contestés par de nouveaux courants de pensées ?

Et si on profitait de la mort de Sherlock Holmes aux Chutes de Reichenbach pour lancer un Watson accablé et dérouté en quête de toute cette compréhension nécessaire pour faire son deuil… ?

Et si, en fait, on faisait un truc qui bouleverserait durablement la vision qu’on peut avoir de Sherlock Holmes ?

Une immense merci à Luc Brunschwig de nous avoir permis de retranscrire la genèse de la création du Holmes.

Retrouvez les articles précédents dans lesquels Luc Brunschwig évope la création du Pouvoir des Innocents, la genèse de l’Esprit de Warren,et l’origine de Lloyd Singer.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.