Luc Brunschwig raconte L’Esprit de Warren

Écrit dans la dynamique du Pouvoir des innocents, ce deuxième thriller contemporain de Luc Brunschwig évoque le combat des natifs américains et brosse un portrait sans concession de la société américaine. Il prétend s’appeler Warren Wednesday. Il signe ses crimes d’un double W sanguinolent tracé sur les murs de ses victimes. Nul n’a jamais vu son vrai visage. Les enquêteurs ne savent de lui que deux choses : Warren ne tue pas au hasard ; Warren est mort, voici 24 ans, exécuté par la justice américaine. Pourtant, il continue de donner la mort. Mais ce soir est le soir de son dernier crime…

A l’occasion de ses 30 ans de bande dessinées, Luc vous propose de revenir sur les raisons de la création de cette mythique série.

« Nous sommes en 1992… depuis plusieurs mois, un ami dessinateur (Gilles Frely) nous parle, avec des étoiles dans les yeux, de la sortie prochaine de ce que les journalistes annoncent déjà comme « le film le plus terrifiant jamais vu au cinéma » : Les Nerfs à Vif de Martin Scorsese. De Niro y joue le rôle d’un sociopathe qui sort de prison, un dingue obsessionnel qui décide de retrouver et de tuer l’avocat qui l’a volontairement planté devant la cour et envoyé directement en zonzon. Le film sort. Je le vois. Et c’est une totale déception.

A l’occasion de ses 30 ans de bande dessinées, Luc vous propose de revenir sur les raisons de la création de l'Esprit de Warren.
Robert De Niro dans Les Nerfs à vif (Martin Scorsese)

La promesse de la première heure où De Niro file vraiment les miquettes, se dilue dans une traque qui se veut hitchcockienne et moderne mais qui pêche par des personnages irritants dont le sort nous importe peu. Dommage.

J’oublie le film pendant quelques jours, jusqu’à ce que je reçoive un coup de fil de Laurent Hirn (le dessinateur du Pouvoir des Innocents dont le tome 1 est sur le point de sortir). Laurent vient de voir Les Nerfs à Vif et il m’en parle pendant plus d’une heure. Il a détesté… mais d’une force… il démonte le film dans tous les sens, en arrivant à la même conclusion que moi : comment vibrer pour des héros si transparents, voire carrément détestables ?

Je suis d’autant plus étonné de ce coup de fil que Laurent exècre ce mode de communication et qu’il est souvent difficile de lui arracher des mots quand on l’a au bout du fil. Mais là, non. Il parle et il parle encore, à toute allure, de sa déception, des raisons de celle-ci… l’analyse qu’il en fait est parfaite et je suis tellement triste qu’il soit si déçu et qu’il n’ait pas eu la possibilité de s’enthousiasmer et d’éprouver cette peur qu’on lui promettait depuis des mois, que pour le consoler, j’en viens à lâcher cette phrase absurde : « Ecoute, je vais t’écrire une histoire de psychopathe qui va te terrifier ! »

Voila ! Une fois que tu as dit ça, qu’est-ce que tu fais, gros malin ?

J’ai commencé par me pencher sur la question centrale : qu’est ce qui me faisait « viscéralement » peur ?? Je venais de découvrir Stephen King, qui réussissait à me terrifier au-delà de tout ce que je croyais imaginable… mais je voulais une histoire de psychopathe crédible… sans intervention du fantastique, quelque chose de bien ancré dans le réel.

Quelques mois plus tôt, j’avais découvert au cinéma le Silence des Agneaux… dans le genre réaliste, personnages ahurissants et glaçants, on ne pouvait pas faire beaucoup mieux. J’étais même sorti de la séance en me disant que c’était exactement ce genre de scénario que j’aurais envie d’écrire un jour. Je me disais donc que j’allais me diriger vers quelque chose de cet ordre. Mais, je me retrouvais face au même problème qu’au moment de m’attaquer au Pouvoir des Innocents je n’y connaissais strictement rien en serial-killers.

J’ai donc filé à la bibliothèque et j’ai fait main basse sur tous les bouquins de témoignages sur le sujet. Je n’en ai trouvé que deux… dont un sur l’enquête qui a mené à l’arrestation de Charles Manson et de sa « Famille » après l’assassinat de Sharon Tate (la femme de Roman Polanski) et de plusieurs de leurs amis. La personnalité de Manson était fascinante. Il était décrit comme un être médiocre, mais qui avait développé, afin de survivre en milieu violent, un talent unique pour comprendre qui il avait en face de lui afin d’entrer en empathie avec lui et le manipuler.

Charles Manson

J’ai lu aussi les romans de Thomas Harris, le romancier à l’origine du personnage d’Hannibal Lecter, le psychiatre cannibale.

J’ai vite réalisé, au travers de ces lectures, que les serial killers sont le symptôme du visage sombre de l’Amérique, cette espèce d’abandon social qui disqualifie et isole des gamins en grande détresse face à des parents qui les maltraitent physiquement ou psychologiquement, cette animalité et cette violence qui sont sous-jacentes partout dans le pays. Depuis que j’ai commencé à m’intéresser à cette nation, c’est ce « cauchemar américain » bien éloigné du « rêve » qu’Hollywood, les comics et la musique nous ont vendu pendant des décennies et auquel j’ai longtemps adhéré, qui me passionne. 

Du coup, je me suis dit que ça pourrait être intéressant de faire de ce récit de tueur en série, un récit sur l’Amérique et les mensonges qu’elle vend au monde entier par le biais de films plus proches d’une certaine forme de propagande que de la réalité. Pour le mensonge, j’ai pensé que les Amérindiens seraient parfaits et que le tueur pourrait être issu de leur rang… d’autant que le lien avec Hollywood était facile à établir (des décennies d’occultation de leur génocide et de la réalité de ces peuples dans les westerns).

Mais si ça donnait un background intéressant à l’histoire, ça ne lui donnait pas de réelle dynamique. Il fallait que le tueur soit intéressant, pas juste monolithique, qu’on puisse à la fois le détester, être tétaniser de peur à l’idée de ce qu’il était capable de faire subir à d’autres êtres humains et pourtant le comprendre, qu’il soit victime autant que coupable… et en quête d’une échappatoire à sa condition d’assassin plutôt que figé dans cette figure trop classique.

Comme je ne voulais pas d’intervention surnaturelle j’ai joué avec l’idée de conditionnement psychologique, de manipulation, la perte de repères, la quête de soi mais aussi sur l’ambiguïté existant entre la réincarnation et l’incarnation.

En face de lui, il fallait un personnage tout aussi ambigu… un brave type, une victime de ses crimes, qui y aurait échappé et qui ne pourrait pardonner à Warren ce qu’il a fait. Un agneau qui deviendrait loup parce que sa vie a été brisée et par devoir de mémoire envers tous ceux qui ont souffert. C’est de leurs deux parcours et de leurs rencontres multiples que nait l’énergie de l’Esprit de Warren » .

Chez une Case en plus, on vous recommande sans aucune hésitation l’Esprit de Warren. Luc Brunschwig et Servain signent un thriller tout aussi incontournable que dérangeant. Absolument manignfique.

Merci à Luc pour cette très belle histoire et merci de nous avoir autorisé à retranscrire la genèse de la création de L’Esprit de Warren.

3 réactions sur “ Luc Brunschwig raconte L’Esprit de Warren ”

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